Marion, mots & choses

Ma précarité familière

Politis, juillet 2014.

Ze PDF.

Ou la version "longue" et originelle.

Si je n’ai pas choisi d’être fauchée, j’ai par contre décidé quels champs je cultiverai dans mon petit village de montagne.

Ne nous racontons pas d’histoire. Ma précarité, je ne l’ai pas choisie. Elle me bride souvent, elle m’angoisse parfois, elle m’emmerde toujours. Un vieux machin que je traîne, qui gêne aux entournures, familière dans son irrégularité mais avec une constante : sous le seuil de pauvreté. J’ai 35 ans, un CSP +++ et jamais de CDI. Mon plus haut et régulier salaire, je l’ai touché pendant les études, smic hôtelier et pourboires, pendant neuf mois. Puis, je suis devenue pigiste, c’est-à-dire journaliste payée à l’article (selon sa taille) ayant une feuille de salaire mais pas de contrat de travail. Voyez votre perplexité et imaginez la tête des propriétaires, des banquiers. Trois ans après ma première carte de presse, j’ai quitté Paris et ma rédaction. Voilà maintenant six ans que je vis dans un petit village de 300 habitants en moyenne montagne. Le parent pauvre du coin, lui qui ne connaît pas la fertilité de la plaine, les bains de mer ou cette montagne « qui vous gagne ». Les pauvres attirent les pauvres.

Ma précarité, donc, je ne l’ai pas choisie, et ce sera notre ritournelle. Ce que j’ai choisi, c’est : tout le reste. Ce que je fais, pour qui, avec qui, comment et où. Difficile alors de rentrer dans les cases : critique de bande-dessinée, intervenante artistique, chômeuse, écrivain publique, graphiste, auteure, salariée, affiliée, indépendante, bénévole, ex-scopeuse, créatrice avec nombre de guillemets, bibliothécaire informelle, comptable malgré moi, grande prêtresse des dossiers de subventions et demain, allez savoir. Bref, bidouilleuse devant l’éternel, je malaxe avec énergie en une ragougnasse fameuse village, journaux, associations, engagements, désirs, amour, amis, potager... Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Tout est mêlé, peut-être inextricable. Ma vie est un nœud. Ma vie est cohérente.

Ma précarité, je ne l’ai pas choisie, donc, mais je m’y suis fait. Comme un long apprentissage. Je vis avec peu (ce qui est plus simple sans enfant et avec une famille « au cas où »). Surtout, je lutte intimement – et peut-être un jour collectivement- contre le discours, les institutions, les sigles. Non, nous ne sommes pas des futurs-CDD, ex-RMI, nouveaux RSA, en CAE, vivant en ZEP ou en ZRR (Zone de Revitalisation Rurale). Non, je ne culpabiliserai pas d’être chômeuse et bénévole. Non, je n’irai pas à leur formation occupationnelle pour apprendre à me repérer dans le temps et l’espace. Non, je ne suis pas « le haut du panier des CAE » (dixit Monsieur Maison Sociale...), d’ailleurs je ne devrais pas être en CAE. Non, je ne respecterai pas scrupuleusement la loi parce qu’elle est inadaptée et mortifère. Mais surtout, surtout, je refuse que nous soyons à titre individuel les boucs-émissaires d’une politique publique qui se moquent des inégalités, de la redistribution et des territoires oubliés.

Ma précarité, je fais avec. Celle des autres m’enrage le cœur. Il y a la terrible, l’insoutenable. A dire vrai, je ne la côtoie pas au quotidien, ou alors sans le savoir. Non, je connais la petite rengaine, fauchée comme les blés, de ceux qui ont « choisi », qui serrent les dents et foncent. Des paysans, artistes, plumitifs, travailleurs dans l’environnement, le bâtiment, les services. Une s’angoisse : comment payer les études de sa fille et qui pourra lui servir de caution ? Là, un père divorcé dort dans la rue ou en refuge pour aller voir son enfant. Ici, un couple de paysans se tue à la tâche et survit grâce aux allocations familiales. Ici encore, une jeune artiste cherche de la nourriture dans les poubelles. Non loin, un ouvrier au noir accepte de monter sur un toit, à ses risques et périls. Et beaucoup de s’interroger : pourront-ils surmonter un imprévu ?

Alors, non, décidément, notre précarité, nous ne l’avons pas choisie. Mais, pour l’instant, nous préférons la vivre que nous soumettre.




Dans la même rubrique:

Agendas et carnets en livre ancien

Au marché de Noël de Banyuls (les 9 caves, 10 et 11 déc 2016) & de Mosset (La Maison de Janie, 17 & 18 déc 2016)

La S en bouts - texte brut

Jef Klak n°2 : Bout d’ficelle, mai 2015.

Agnès Varda : Y a pas que la mer

Agnès Varda, la chérie de Sète, la ville au poulpe, est l’invitée du Musée Paul Valéry. Une exposition riche, drôle, poétique, où l’art contemporain s’en va frayer avec le populaire.

Attention, art enragé !

La revue Hey ! et la Halle Saint Pierre proposent une impressionnante exposition autour des artistes à la marge.

La mémoire des barbelés

La photographe Nicole Bergé arpente le camp de Rivesaltes, où furent enfermés les « indésirés » des Républiques et de Vichy. Elle en tire une très belle exposition. Visite guidée.

CAC Meymac : ça monte

Photographies

Le garage moderne

À Bordeaux, le Garage moderne va souffler ses dix bougies. Dans cet atelier associatif, on met les mains dans le cambouis mais on accueille aussi des artistes et des musiciens. Rencontres.

Beautés brutes du Japon

La Halle Saint-Pierre accueille la plus grande exposition jamais consacrée à l’art brut japonais.

Soutien aux salariés de l’asso : vente aux enchères

& en ligne

Proche-Orient 2001-2002

Photographies

Cannes moins les paillettes

Le festival observé par le collectif de photographe Temps Machine.

L’île : soleil, pluie, nuit

Photographies

Feu le zoo de Vincennes

Photographies

Le zoo libéré, essais

Photomontages découpés et coloriés

Le poète saltimbanque

Portrait de Romanès et de son cirque

L’écran intérieur

Etre cinéphile et aveugle

Cette folle liberté

L’Atelier du non-faire, de l’art en HP